DETROIT EN QUÊTE D’UN RENOUVEAU

Que reste-t-il de Motor City, de la flamme Motown, de la fièvre techno ? Une ville fantôme déclarée en faillite où résiste encore le rêve américain. Ateliers d’artistes, potagers communautaires, start-up philanthropiques… Incitation à l’optimisme.

Une silhouette de chasseur solitaire, en kaki, marche dans une avenue enneigée. Pas une voiture, pas un son. Le froid est sibérien. Il se présente : gardien de l’ancienne usine automobile Packard, la ruine la plus célèbre de Detroit. Pour dix dollars, l’homme vous fait longer sur des centaines de mètres une rangée d’austères parallélépipèdes nus, sans vitres, en partie effondrés. On y a tourné plusieurs films dont, récemment, Transformers 3 . «

Oui, Detroit peut représenter l’apocalypse du monde postindustriel. Quand on roule sur plus de vingt kilomètres dans Grand River Avenue, c’est une enfilade de magasins de meubles éventrés, de stations de lavage dévastées, de restaurants carbonisés. De fait, un tiers de cette ville (grande comme quatre fois Paris), qui fut jadis la mégapole de l’industrie automobile, a été abandonné. On y compte 90.000 bâtiments désertés, brûlés et en partie détruits. Le spectacle des décombres de Detroit a fini par susciter un genre esthétique à part entière, illustré par de nombreux reportages, documentaires et livres d’art. Une vision tentante, mais injuste. Il suffit de passer vingt-quatre heures dans cette ville, même par moins quinze degrés en plein hiver, pour découvrir une cité au cœur battant, débordante d’énergie, en pleine renaissance. On n’y croise aucun touriste de la destruction ; plutôt des aventuriers de la reconstruction.

“Do it yourself ” : le mot d’ordre des Detroiters

En 2007, Graem Whyte et Faina Lerman, un couple d’artistes fauchés, s’est installé dans une ville de la banlieue nord, Hamtramck, juste à la lisière de Detroit. Ils ont investi une petite usine désaffectée où l’on conditionnait de la viande. Tout autour, il y avait des maisons squatées où l’on fumait du crack. Musicien à ses heures, ce sculpteur anime un atelier de fonderie au prestigieux College for Creative Studies de la ville, où il a lui-même étudié le design architectural. Faina enseigne l’art à des enfants. Le couple a créé sa propre fondation, Popps Packing, afin d’offrir une “résidence” et un espace d’exposition à des artistes locaux et internationaux. Ainsi, un couple de peintres allemands est arrivé voici quelques mois, logé pour un loyer très modique, réalisant aussi en contrepartie des travaux d’entretien. Graem fait visiter avec fierté le sauna dont Benny le Danois a équipé un vieux van. Les projets excentriques ne manquent pas : il travaille lui-même en ce moment à la transformation d’une maison abandonnée en court de squash. « Il règne entre nous un esprit communautaire, explique cet idéaliste réaliste. Ici, on doit savoir tout faire soi-même : l’agriculture, la menuiserie, la maçonnerie ».

Do it yourself : c’est le mot d’ordre des Detroiters. En 2008, sous l’impulsion de Mark Covington, un contremaître au chômage dans l’est ouvrier de la ville, de nombreux citoyens ont décidé de s’occuper des terrains municipaux laissés à l’abandon. On a ainsi vu émerger des plants de tomates et de choux en pleine zone urbaine. Dès 2009, on comptait huit cent soixante-quinze potagers et élevages communautaires à Detroit. C’est devenu un phénomène national, célébré par le magazine Time comme par le blog de la Maison Blanche.
Au volant d’un engin transportant des palettes de sacs d’engrais, on découvre Jeff Klein, un échalas filiforme en survêtement et coiffé d’un bonnet vert, le regard clair, un air de moine pèlerin. Il gagnait sa vie comme jardinier paysagiste. Soutenu par un programme financé par l’université du Michigan, il a créé Detroit Farm and Garden Resources, une organisation qui fédère toute une jeune communauté en lui fournissant matériaux, graines, ustensiles et conseils. « Nous n’appartenons pas à une génération qui jardinait, reconnaît-il. Notre mouvement est parti de la base. Il regroupe des gens prêts à se salir les mains, à la recherche d’un espace où tout est possible. Dix-sept mille personnes y participent à présent ».

Detroit réveille de nouvelles formes de désirs

Chaque jour, on dénombre en moyenne à Detroit quatorze incendies (intentionnels) et un homicide, ce qui en fait la capitale de la criminalité aux États-Unis. Misère, désœuvrement et drogues y ont entraîné leurs ravages habituels. Sans oublier les hordes de chiens errants. Quoi d’autre ? Celui qui fut de 2001 à 2008 le jeune maire, noir, de la ville (qui compte 85 % d’Afro-Américains), Kwame Kilpatrick, est aujourd’hui en prison pour détournement de fonds. En trente ans, la population a diminué de moitié : la ville, dont quasiment toute la population blanche a émigré vers des banlieues résidentielles à la suite des émeutes raciales de 1967, compte en 2014 à peine plus de 700.000 habitants. Et, comme on le sait, elle a été déclarée en faillite en juillet dernier et placée sous tutelle fédérale. Et pourtant. Immense friche, Detroit réveille de nouvelles formes de désirs, d’audaces inouïes, d’échanges. Les exemples abondent. Ex-guitariste de rock et mannequin dans les capitales européennes, Phil Cooley a décidé en 2002 de s’établir à Corktown, un quartier sinistré du cœur de la ville. Il a racheté et restauré de ses propres mains un bâtiment délabré, récupérant bois et métal dans des ruines alentours. En 2005, il ouvre Slows Bar BQ. Cet excellent restaurant traditionnel de grillades de porc fait sensation (le lieu obtient même sa page sur Wikipedia). Associé à ses parents, retraités, et à son frère, qui travaille dans l’immobilier, il rachète pour 100 000 dollars un entrepôt à l’abandon. Réhabilité et artistement graffité, le bâtiment, ouvert en 2011, baptisé Ponyride, se situe quelque part entre le squat d’artistes et l’institut philanthropique. Mi-missionnaire mi-entrepreneur, Cooley loue pour une bouchée de pain un espace à toutes sortes de start-ups, notamment The Empowerment Plan, une petite fabrique de vêtements qui offre aux personnes sans abri des vêtements qui peuvent se transformer en sacs de couchage. Le but de Ponyride, c’est de « partager des connaissances, des ressources et des réseaux ». D’autres initiatives ont essaimé à Corktown : Two James Spirits, un bar doublé d’une distillerie de whisky, créé par David Landrum. Ou le superbe bar à cocktails ouvert par Dave Kwiatkowski, un spécialiste de moto baraqué comme Superman, ancien animateur d’un programme de mécanique sur la chaîne Discovery.

Detroit a ses génies. L’un d’eux est lié à l’automobile. Taru Lahti, de lointaine origine finlandaise, est entré chez Ford comme designer en 1989. Il a suivi une curieuse boucle qui l’a vu quitter la ville pour mieux y retourner. En 1991, celui qu’on présente comme un des plus brillants designers automobiles de la nouvelle génération est envoyé à Turin. Là, il crée pour Ghia, une firme rachetée par Ford, le prototype Focus, salué par la critique et les spécialistes italiens. Lahti aime donner une touche “asymétrique” à ses créations, imiter les étranges dessins microscopiques créés par la nature, accomplissant un travail exceptionnel et minutieux sur l’acier et le bois brut. Après s’être consacré à des projets artistiques personnels à New York, il retourne à Detroit, où pour 5 500 dollars, il acquiert une ancienne fonderie d’aluminium. Depuis une dizaine d’années, il se consacre exclusivement à ses sculptures métalliques (rampes d’escalier, enseignes, etc.), entre design et art pur. Au milieu de ses machines, cet ascète a quelque chose du chercheur solitaire et du mystique. Il attend un financement privé pour se lancer dans la construction d’un nouveau prototype d’automobile.

Ici le rock n’est pas high-tech, mais vintage

Tout le monde, à Detroit, sait faire quelque chose de ses mains. Un des plus grands artistes locaux, Jerome Ferretti, soixante-deux ans, sorte de Dubuffet local, a toujours travaillé comme maçon. Il montre avec la même fierté le patio d’un restaurant italien, où il a érigé un muret au moyen de superbes briques de récupération, que la belle fresque naïve qu’il a peinte à l’intérieur. Il connaît bien le chanteur Rodriguez, devenu un mythe vivant à la faveur d’un documentaire qui a fait le tour du monde. « Je l’ai fait bosser pendant des années. Il gagnait dix dollars par heure en faisant du ciment pour moi. Il était toujours dans son costard noir très rock’n’roll et ses boots pointues. Quelle belle âme ! ».

Les frontières entre ouvriers, artisans et artistes semblent dans cette ville flottantes, voire inexistantes. Associé d’une coopérative, Chris Turner, un artisan afro-américain, fabrique dans un immense atelier-entrepôt au moyen de métaux de récupération de belles lampes en acier évoquant des projecteurs de cinéma. Un de ses amis musiciens, Rob Smith, un bassiste et chanteur aux faux airs de Jimi Hendrix, l’a un jour convaincu, à quarante ans passés, de se mettre à la batterie pour former un duo de “two Space Negroes” : deux Noirs jouant un rock néo-psychédélique, aux longues volutes saturées, entre Sonic Youth et My Bloody Valentine. Avec un soin d’artiste, Rob gagne sa vie en vernissant des parquets à l’aide d’une préparation pour les bateaux. Il revendique l’amour désintéressé des choses bien faites, sans considération pour l’argent et la célébrité. « Detroit a fait de moi un artisan. J’aime apporter de la beauté à quelque chose d’ancien ».
Ici, le rock n’est pas high-tech, mais vintage. Le sauvage Iggy Pop, un blanc aussi noir que les Noirs, y a aboyé au sein de son premier groupe, les Stooges, un rock’n’roll nu et apocalyptique, comme écrasé par le son des machines-outils. C’est là qu’est né le premier rock ouvrier et industriel. Il en reste quelque chose. Danny Kroha, un quadra passé par divers groupes légendaires de la ville, dont les Gories, le reconnaît. « Chez Iggy, il y avait à la fois un côté ouvrier et une grande sophistication, un mélange d’intellectualisme et de sexualité crasse. Je me reconnais là-dedans », avoue-t-il. Peintre en bâtiment, cet esthète du blues et du rock’n’roll pur ne possède chez lui que des disques vinyle. Vintage, les musiciennes de Detroit le sont aussi. La pétulante Mary Ramirez, la guitariste des Detroit Cobras, sorte d’enfant sauvage aux traits d’Indienne, a décoré sa maison de magnifiques affiches de concerts de rock de la fin des années 60. Elle ne jure que par un rock’n’roll authentique.

“Personne n’arrêtera Detroit !”

Serveuse au Two James Spirits, la jeune chanteuse Loretta Lucas, dont les chansons mêlent avec élégance jazz et réminiscences classiques, lâche en passant : « Quand je suis arrivée ici, on m’a conseillé de prendre un fusil ». Marasme, destruction, délinquance… peut-être. Pour autant, aucun Detroiter ne voudrait vivre ailleurs. Graffeur et peintre afro-américain, Antonio Agee, dit Shades, un autre quadra à l’énergie communicative, pratique le graffiti depuis le début des années 1990. Il a longtemps travaillé comme éboueur dans une ville où, comme il dit, « il n’y avait rien sauf le danger ». En 2004, tout a changé. Le Detroit Institute of Arts lui a commandé une fresque. Tout s’est enchaîné. Ayant appris à se vendre grâce aux réseaux sociaux, il peut vivre de son art. Detroit lui a donné une force illimitée.

La même qui anime The Blackman, un rappeur historique que la communauté présente comme l’âme de la musique de Detroit. Grand Schtroumpf à la barbe blanche, il a travaillé avec tout le monde du funk, de la soul et du hip-hop et croisé la route d’Eminem.
The Blackman s’est récemment associé à Thornetta Davis, une généreuse chanteuse de blues et de soul. Malgré une jeunesse chaotique, son sourire et son optimisme transmettent une chaleur contagieuse : « Je suis fière de venir d’ici ! Il faut que les gens le sachent : personne n’arrêtera Detroit ! » The Blackman, exalté, se laisse entraîner à son tour : « Detroit est au bord d’un rebond spectaculaire ! ». Il n’est pas impossible qu’il ait raison. Quand on voit tout ce qui pousse, au propre comme au figuré, dans ces décombres effervescents, on a envie d’y croire.

Source: Madame Figaro